École Freudienne

Sur la validité de la psychanalyse

Pierrick Brient

Dans un monde où la loi symbolique ne s‘installe plus et donc ne permet plus d’endiguer des poussées de jouissance devenues immédiates et dérégulées, la mesure de l’efficacité se présente comme un palliatif qui ferait ordre et garantirait une validité à tout acte qui échappe. Cette croyance en l’efficacité du chiffrage statistique n’est autre qu’un avatar du discours de la Science dans ses retombées cléricales. Il n’en reste qu’à partir de ce pain béni qu’est cet étai de l’efficacité comme ordre nouveau, le technocrate trouve occasion d’organiser les lieux de l’humain là où il échappe, particulièrement là où s’est exprimé une liberté subjective. L’acte psychanalytique est ainsi mis en question sur ce point : quel est son degré de validité scientifique ? Ses résultats, sur le plan thérapeutique, sont-ils prouvés scientifiquement ? Ces questions relèvent d’une conception standardisée qui tend à inclure le psychanalyste dans le champ des psychothérapeutes, où il ne saurait pourtant se situer, du moins se réduire, si on entend par psychothérapie tout traitement psychique usant de la seule suggestion. Mais, si la psychanalyse ne peut se restreindre à une thérapeutique, elle revendique cependant son lien au discours de la Science, plus encore que nombre de psychothérapies qui flirtent avec l’occulte ou le scientisme en vogue.
Nous proposons de tenter d’éclairer ici le rapport qu’entretient la découverte freudienne à la notion de validité scientifique, en reprenant diverses avancées du dispositif freudien et ce que l’on pourrait appeler une méthodologie de l’enseignement de Lacan, c’est-à-dire un style.

Renversement du Savoir

La psychanalyse a constitué une rupture épistémologique par rapport au discours médical et à la Science, rupture, révolution, et d’abord sur le plan du savoir. Comme Freud l’a toujours soutenu, c’est l’hystérique, Anna O. qui a inventé la psychanalyse, avec la talking-cure, la cure par la parole. C’est d’avoir accepté d’écouter un sujet, qui lui enjoignait de le laisser parler, que Freud a pu découvrir l’inconscient. Il s’agit d’une découverte, non d’une invention, découverte au sens de lever le voile sur quelque chose qui était déjà là. Et Freud en retrouve la trace dans l’Œdipe Roi de Sophocle. Donc, une découverte venant constituer une rupture sur le plan du savoir, car instaurant un renversement : le savoir n’est plus du côté du médecin, de l’hypnotiseur, du thérapeute ; il est du côté du sujet, mais refoulé. L’inconscient se présente comme un savoir insu. C’est-à-dire que quelque part le sujet le sait, mais, d’un autre côté, il ne veut rien en savoir. Telle Lucy R., qui, quand Freud lui interprète le désir qu’il a entendu au fondement de son symptôme, lui répond : « je l’ignorais ou plutôt je ne voulais pas le savoir et je crois que j’y ai réussi ces temps derniers » [1]. Le travail de Freud va alors consister à inventer une pratique permettant de créer les conditions pour que ce savoir insu, qu’il découvre aux fondements des névroses, puisse se dire, et ce sera en plaçant au centre du traitement l’association libre, c’est-à-dire la parole.

Freud est médecin, neurologue et très attaché à la Science. Il souhaite que la psychanalyse soit reconnue en tant que Science. Mais ce qu’il découvre se situe aux antipodes de l’objectivité scientifique : rien de général, que du pur particulier. Un désir inconscient unique, lié à une histoire singulière, c’est-à-dire du cas par cas. Et, dans le même temps, quelque chose d’universel : notamment la prohibition de l’inceste comme loi primordiale d’un sujet du désir inscrit dans une collectivité. Freud fonde la scientificité de la psychanalyse dans l’exposé d’une praxis, en construisant des monographies qui, tout en étant ultra-cliniques du fait de laisser émerger une subjectivité fondamentale - au point de se présenter comme des romans - se veulent aussi avoir valeur de modèle général. Ce qui est découvert dans l’étude d’un cas singulier est étendu à d’autres cas similaires pour être élevé au rang d’une typicité que Lacan viendra préciser en termes de structures. Ainsi tel compte-rendu de la cure d’un névrosé obsessionnel se veut exemplaire de la structure obsessionnelle telle qu’elle nous est révélée dans la cure. Le cas du Petit Hans illustre et la sexualité infantile et les phobies de l’enfance. Ou encore tel analyse d’un cas de psychose montre ce que nous rencontrons dans la psychose même, de façon analogue à la démonstration scientifique.

La maladie du transfert

Souhaitant asseoir cette logique de démonstration, Freud essaye par la suite d’établir une validité scientifique à la cure analytique en tentant de la formaliser comme un dispositif expérimental. En déplaçant la névrose de défense dans la sphère du transfert, c’est-à-dire en créant une névrose artificielle, la névrose de transfert, il se veut établir une situation standardisée où il pourrait collecter et contrôler des données, dans une équivalence d’avec la logique expérimentale. En effet, Freud part de l’idée d’établir une « psychothérapie scientifique » [2] qui pourrait « contrôler (le) facteur de la disposition psychique du patient » [3]. Ce facteur [4] concerne le pouvoir que le patient attribue au médecin, autrement le charisme de celui-ci, qui participe d’une attente croyante du patient envers le remède prescrit et concoure par là à la guérison. Ce pouvoir de suggestion, s’il ouvrait des possibilités aux traitements psychiques, était contrecarré dans les névroses, particulièrement dans l’hystérie, où une obscure résistance s’opposait, chez la malade, à la guérison. D’où l’idée d’employer l’hypnose, qui offrait l’avantage d’arracher de force au patient son pouvoir de décision. On sait les limites que Freud rencontra dans l’hypnose, en terme de résultats, ainsi que les questions éthiques que celle-ci posait et finalement la découverte que l’on pouvait obtenir l’aveu du refoulé sans la suggestion hypnotique, en laissant libre cours à la parole du patient et dans le respect de sa résistance, c’est-à-dire de sa temporalité psychique. Freud se sépare donc d’une vague idée de « sub-conscience » pour prendre en compte véritablement ce qu’est l’inconscient, à savoir des pensées refoulées prises dans une logique qui a ses propres lois. La découverte du transfert permet un pas de plus : ce transfert peut être utilisé pour vaincre les résistances du patient et la clinique analytique devint dès lors une clinique articulée au transfert. Freud pense alors pouvoir donner un fondement scientifique à sa thérapeutique : dans son Introduction à la psychanalyse, il précise que, en passant de la suggestion au transfert, « le traitement analytique peut être calculé jusque dans ses ultimes effets » [5]. Le transfert devient l’instrument de la cure. Dans tout traitement par la suggestion, le transfert est « soigneusement ménagé, laissé intact ». Tandis que le traitement analytique, au contraire, « a pour objet le transfert lui-même qu’il cherche à démasquer ». A la fin, « le transfert lui-même doit être détruit » [6]. Et Freud précise alors sa conception du mécanisme de la guérison :

Le névrosé est incapable de jouir et d’agir : de jouir, parce que sa libido n’est dirigée sur aucun objet réel ; d’agir, parce qu’il est obligé de dépenser beaucoup d’énergie pour maintenir sa libido en état de refoulement et se prémunir contre les assauts. (…) La tâche thérapeutique consiste donc à libérer la libido de ses attaches actuelles, soustraites au moi, et à la mettre de nouveau au service de ce dernier.

La libido du névrosé se trouve attachée aux symptômes. Pour les supprimer, il faut remonter aux conflits qui leur ont donné naissance et orienter ceux-ci vers de nouvelles solutions. Le transfert permet de créer de nouvelles éditions de ces anciens conflits et devient alors le champ de bataille où se heurtent toutes les forces en lutte. La libido et la résistance à la libido se concentrent dans la seule attitude à l’égard du médecin. Ainsi, poursuit Freud :

A la place de la maladie proprement dite, nous avons le transfert artificiellement provoqué ou, si vous aimez mieux, la maladie du transfert ; à la place des objets aussi variés qu’irréels de la libido, nous n’avons qu’un seul objet, bien qu’également fantasmatique : la personne du médecin (…) Lorsque la libido se détache enfin de cet objet passager qu’est la personne du médecin, elle ne peut plus retourner à ses objets antérieurs : elle se tient à la disposition du moi. (…) Ce résultat favorable n’est obtenu que si l’on réussit, au cours de ce nouveau conflit à empêcher un nouveau refoulement, grâce auquel la libido se réfugierait dans l’inconscient et échapperait de nouveau au moi.

Ce rappel indique la fonction de levier que Freud attribue à la névrose de transfert, particulièrement dans ces années 1916-17. Chertok et Stengers [7] ont montré la proximité de cette conception freudienne de la cure avec une situation standardisée : la création d’une névrose de transfert s’apparente à la mise en place d’un dispositif expérimental où les données peuvent être contrôlées, ce par un observateur neutre. Et Freud insiste sur cette neutralité bienveillante, cette nécessité de tenir de court le contre-transfert, qui conduira Devereux [8] a préconisé, pour le chercheur en Sciences Humaines, l’analyse de son contre-transfert dans la situation expérimentale.

Au diapason de la Science

Ecartelée entre recherche et visée psychothérapique, la conception freudienne se trouva confrontée à un impossible. Le désir d’aboutir à un traitement des névroses l’emporta quand Freud, rattrapé par les cas qui ne répondent pas totalement à la théorie, prît conscience des limites de sa démonstration. A ce moment-là, quelque chose de l’Idéal a chu pour lui. Le concept de pulsion de mort vient signifier ce tournant. Il se veut rendre compte des obstacles à la cure, des accrocs rencontrés avec la répétition, la réaction thérapeutique négative ou le besoin de punition inconscient. En remettant en question sa théorie de la libido et des pulsions, Freud ne peut que remettre en question une certaine conception idéale de la cure telle qu’apportée dans son Introduction à la psychanalyse. Tout du refoulement ne peut être levé, de même que tout de la pulsion ne peut tomber avec la révélation du sens du symptôme. Freud renonce ainsi en partie à son vœu d’apporter une scientificité expérimentale à la psychanalyse, mais sans pour autant éloigner celle-ci du champ de la Science, comme en témoigne, malgré sa fascination, son refus de faire entrer l’occultisme dans la psychanalyse. Il s’agira pour Freud de maintenir la psychanalyse au diapason de la Science. Il faudra attendre Lacan pour que soit précisée la place de la psychanalyse dans le champ de cette dernière.

Du coup, la validité de la psychanalyse, en tant que pratique, ne peut-elle rester accessible qu’à ceux qui acceptent de se soumettre à son expérience ? Ce qui la rendrait dès lors non évaluable par un tiers extérieur : la visée de la cure restant, pour Freud la révélation du désir, c’est-à-dire la levée du refoulement et la liquidation du transfert, pour Lacan, l’assomption du désir et la réalisation de l’être avec la chute du sujet supposé savoir. Quelle peut être la validité scientifique d’un questionnaire de satisfaction du patient quand la Science se voit subvertie par la subjectivité ?

Responsabilité de la transmission

Dans Psychanalyse et médecine (titre traduit aussi par La question de l’analyse profane), Freud répond à la question de savoir si la pratique de la psychanalyse doit être réservée aux médecins, c’est-à-dire à ceux dont on pourrait attendre, pour ce qui touche à une pratique ayant une visée psychothérapique, une garantie de par l’appui qu’ils auraient dans le discours de la Science. Aux personnes qui prétendent en juger par une loi, tout en étant dans l’ignorance des particularités de la cure analytique, Freud regrette de ne pouvoir les rendre témoins d’une cure : « la situation analytique n’admet aucun tiers » [9], précise-t-il. En outre, l’auditeur admis à une séance quelconque « risquerait de ne rien comprendre à ce qui se passe » ou bien s’ennuierait. « Il lui faut donc, bon gré, mal gré, se contenter de nos dires, que nous rendrons le plus possible dignes de confiance » [10]. Dans la suite de ce texte, Freud en vient notamment à argumenter ce qu’il a toujours maintenu : Une analyse ne peut être considérée comme terminée que si le transfert à l’analyste, situé en place d’Idéal du moi, est tombé. A la fin, celui qui était patient n’attend plus rien de l’analyste.

Lorsque l’on évalue, c’est au regard d’un critère, d’une norme, de santé par exemple. Mais la découverte freudienne renverse la distinction entre le normal et le pathologique. On pourrait éventuellement passer en revue les témoignages de ceux qui ont effectué une analyse – ils ne manquent pas – mais là encore, qui dirait la validité du témoignage, puisque aussi bien celui-ci peut n’avoir qu’une valeur de résistance à quelque chose d’un reste inanalysé. Ou n’être derrière l’éloge que masque qui maintient une idéalisation du psychanalyste… Seul ce qui s’en transmet peut alors témoigner d’une validité et cette responsabilité revient aux psychanalystes. Mais comment peuvent-ils transmettre ce savoir insu chaque fois singulier ? « Comment faire pour enseigner ce qui ne s’enseigne pas ? » [11].

La méthodologie de la transmission lacanienne peut ici être interrogée, quant à ses raisons. Lacan produisit des signifiants, des mathèmes ou des excursions topologiques, souvent élevés, par ses élèves, au rang de concepts ou de modèles. Lacan ne s’embarrassait pas de la validité scientifique, comme nous le montre ses reprises des questions qui se posent en Logique, en mathématiques ou en Topologie. Il visait, en son dire, à injecter des signifiants dans le champ des discours pour mettre au travail, pour mettre en question, en premier lui-même et ses auditeurs. Il attendait quelque chose de l’introduction du discours psychanalytique dans le discours universitaire, lieu de production du discours de la Science : que ce discours universitaire en reçoive plus d’air. Même si « l’antipathie » des discours analytique et universitaire ne peut être surmontée, il en attendait que « l’enseignement se renouvelle » [12]. Et ne souhaitait pas que son enseignement se résorbe dans le discours universitaire : « Mes Ecrits sont impropres à la thèse, universitaire spécialement : antithétiques de nature, puisqu’à ce qu’ils formulent, il n’y a qu’à se prendre ou bien à les laisser » [13]. L’enseignement de Lacan n’eut en effet de sens qu’en référence à une praxis. Il n’était pas un chercheur scientifique, mais un clinicien. En quoi alors son apport serait autorisé à s’introduire dans le champ de la communauté scientifique ? Selon quelle validité ?

Le désir d’analyste

La méthode de Lacan est basée sur un style témoignant d’un désir d’analyste. Critiquant la notion du contre-transfert, qui situe la position de l’analyste dans une intersubjectivité, en miroir du patient, Lacan vient situer la fonction nodale du désir de l’analyste dans la clinique et, partant, dans la théorie du psychanalyste. Même analysé, l’inconscient de l’analyste, s’il a à se taire dans la cure, participe de sa conception de la psychanalyse. Ainsi, les théories du transfert - et le transfert est un concept fondamental de la psychanalyse - vont témoigner de l’inconscient de celui qui les élabore, c’est-à-dire de son désir : « La contribution que chacun apporte au ressort du transfert, n’est-ce pas, à part Freud, quelque chose où son désir est parfaitement lisible ? » [14]. Ceci pose la question de la scientificité de la psychanalyse, car, traversée par un désir singulier, la cure analytique ne peut être une pratique objectivable, reproductible et vérifiable, d’où le sujet, dans son rapport à l’objet scientifique, serait totalement exclu. Dans de telles conditions, la présence réelle de l’analyste n’aurait plus d’effet, il suffirait d’avoir un interlocuteur anonyme au téléphone. A contrario, c’est la subjectivité, avec le transfert, qui constitue le pivot de la psychanalyse. Dans les Sciences Humaines, les conditions d’une approche expérimentale aussi rigoureuse que dans les Sciences exactes ne peuvent qu’imparfaitement être réalisées. Même si, dans le champ expérimental, la subjectivité de l’observateur peut être neutralisée pour tendre à ne plus influer sur le processus observé, dans le champ psychothérapique (au sens où Freud emploie ce terme dans ses Etudes sur l’hystérie ou tout au long de sa Technique psychanalytique), du fait justement de ce que Freud a appelé le transfert, la subjectivité de l’observateur est partie prenante de l’observation, au travers de l’amour de transfert, l’amour étant réciproque :

Lacan reprend la question du transfert dont il reconnaît, avec Freud, que c’est véritablement de l’amour dont il s’agit. Ce n’est pas la peine de nous voiler les yeux, de nous raconter des histoires, quand on vient nous voir (nous analystes) si on reste, c’est qu’on nous aime, et si nous savons garder nos analysants, c’est que nous les aimons aussi (…) La réciprocité de l’amour a toujours été maintenue par Lacan, et je crois que c’est parce que l’amour est réciproque, que les analystes parfois sont dérangés, gênés, puisque si celui qui vient les voir les aime, eux aussi, doivent reconnaître que de leur côté, il y a amour [15].

Cet amour, du côté de l’analysant, il a à voir avec le fait que l’analyste, à l’écouter, le reconnaît en tant que sujet, et de ce fait il lui suppose un savoir. Mais l’analyste n’a pas à s’y croire, il n’est que supposé savoir. Et ce savoir, soit que le non su ordonne le cadre du savoir dans la cure, il le sait de sa propre cure, qui fait appui à ce qu’il s’autorise, avec quelques autres, à occuper cette place de psychanalyste. Il a donc à prendre la mesure de la dimension de tromperie qu’il y a dans l’amour, Autrement dit, « l’effet de transfert s’oppose à la révélation » [16], et donc, si le transfert fait moteur pour la cure, il aura à être analysé et détruit. Ceci soutient la validité de la méthode analytique sur le plan pratique. La psychanalyse n’est pas une psychothérapie suggestive. L’analyste n’a pas à suggérer ou à manipuler quoi que ce soit. Il a à rester neutre, au même titre que le chercheur dans sa visée d’objectivité. Cette neutralité, c’est celle qui consiste à y être en ne pensant pas, à neutraliser ses affects et ses propres pensées inconscientes dans l’acte analytique, condition d’une ouverture à la surprise, et donc d’une présence à ce qui vient de la bouche même du sujet, sans que la subjectivité de l’analyste, autre que d’être support du transfert (c’est-à-dire moitié du symptôme, disait Lacan), n’entre en ligne de compte et ne gauchisse le processus de la cure.

La possibilité d’être ouvert à révision

Si l’inconscient de l’analyste influence sa lecture de la clinique et ses positionnements théoriques (puisque dans cette lecture il ne peut pas ne pas y être en tant que sujet, dans cette lecture il quitte la position d’objet a cause de désir qu’il à tenir dans la cure), comment alors transmettre la psychanalyse ? Y-a-t-il un autre lieu que l’analyse de contrôle pour parler de ses analysants, puisque ce faisant l’analyste ne peut y être qu’avec l’aveu de son inconscient, c’est-à-dire de sa position subjective en tant qu’elle est interpellée s’il a éprouvé la nécessité d’évoquer tel ou tel cas devant un public (l’émetteur recevant son message sous une forme inversée) ? A fortiori, parler de ses patients dans un espace public ne peut que trahir la confiance de ceux-ci, en brisant le secret de ce qu’ils lui confient, et en ce sens relève d’un problème éthique : on sait le soin que prît Freud pour faire que les cas dont il a parlé ne soient pas reconnus.

L’ambition du séminaire de Lacan ne consistait pas à élaborer des théories, à parler de ses patients ou à donner des orientations pratiques. Il s’agissait d’un enseignement oral visant à mettre au travail l’inconscient des psychanalystes, le problème de la fin de l’analyse, dès l’origine, restant une question fondamentale qui ne peut être résolue une fois pour toutes. Donc, un style d’enseignement, un discours laissant aux auditeurs « la possibilité d’être ouverts à révision de ce qui est dit » [17], où la formule, délibérément énigmatique, ambigüe, visait – et vise encore - à questionner, à mettre au travail dans une relance perpétuelle, et non à endoctriner : « La méthode selon laquelle je procède dans l’enseignement que je vous donne (…) ne se distingue pas de l’objet abordé. Cette méthode relève d’une nécessité » [18]. Il s’agit d’essayer de rendre compte de la vérité découverte par l’expérience freudienne et d’interroger aussi le désir de savoir, et, par là, le désir de l’enseignant, préalable à toute transmission possible. Ainsi, Lacan propose un enseignement où le manque à savoir est inclus. C’est en effet un des apports fondamentaux de sa démarche d’avoir permis, avec l’aide de la logique mathématique, d’apercevoir que la question de la castration, de la perte d’objet, dont Freud nous montra qu’elle s’inscrit au fondement de la subjectivité humaine, est redoublée, incluse, portée, dans le rapport de l’homme au langage.

Un manque à Savoir

Tout ne peut pas être dit, le langage ne peut pas totalement enserrer l’expérience humaine, les parents ne peuvent pas répondre à toutes les questions des enfants, des choses ne peuvent pas être connues. Ce que Lacan traduit par : il n’y a pas d’Autre de l’Autre, l’Autre désignant dans son discours le champ du symbolique où se situe la réalité humaine. C’est-à-dire : Il n’y a pas de métalangage. Par là, un discours essayant de rendre compte d’un autre discours, comme la mathématique ou l’épistémologie tentent de le faire, trouve sa limite pour ce qui concerne la vérité subjective. Il ne peut en aucun cas encercler cet Autre discours, puisque dans le champ du langage, qui est celui de la condition humaine, la signification est toujours renvoyée, indéfiniment, à la signification. Il n’y a pas de signifiant dernier qui désignerait totalement l’humain.

Le dire de Lacan tente de témoigner de ce manque. Cet enseignement est dans le droit fil de Freud, qui construisit une théorie révisable en fonction des découvertes de l’expérience, et donc où prime une praxis. Il se veut aussi une démonstration des limites de toute science de la subjectivité qui tenterait de résorber celle-ci dans de l’objectivable, comportemental par exemple.

D’œuvrer à cette (dé)monstration, la psychanalyse est destinée à rester dans un rapport ambiguë à la Science. Elle ne peut être incluse dans le discours de la Science, sous peine de se dénaturer, à savoir sacrifier sa découverte d’un sujet confronté à sa division fondamentale. Mais rejetée du discours de la Science, elle se dénature aussi, puisqu’elle n’est ni une conception du monde, ni une religion, ni une astrologie, mais s’institue d’une praxis qui, du même coup, l’institue. Fondamentalement extraterritoriale, laïque, elle est née du discours de la Science, soit de ce qui, de la subjectivité, a été rejeté par l’objectivité. Elle ne peut en cela que se maintenir dans un rapport ambigu à la Science : adossée à celle-ci, possible que par l’advenue du discours de la Science, elle accentue ce qui, dans ce discours, laisse à désirer.

[1Freud, S. Breuer, J., 1952. Etudes sur l’hystérie, Paris, PUF, p. 91.

[2Freud, S. 1992. La technique psychanalytique, Paris, PUF, p 11.

[3Ibid.

[4Cf Freud, S. 1986. « Traitement psychique » (1890) dans Résultats, idées , problèmes, tome 1, Paris, P.U.F.

[5Freud, S. 1991. Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, 1992, p.429.

[6Ibid., p.430.

[7Chertok, L. Stengers, I. 1991. Le cœur et la raison », Paris, Payot.

[8Devereux, G. 1980. De l’angoisse à la méthode dans les Sciences du comportement. Paris, Flammarion.

[9Freud, S. 1950. « Psychanalyse et médecine », dans Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard, Idées, p.97.

[10Ibid.

[11Lacan, J. 1978. « Pour Vincennes », dans Ornicar ?, n°17/18, Paris, Navarin, p.278.

[12Ibid.

[13Lacan, J. 1969. Préface au livre d’Anika Rifflet-Lemaire, Jacques Lacan, Bruxelles, Charles Dessart, p.9.

[14Lacan, J. 1973 Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Points Seuil, p.178.

[15Faladé, S. 2003. Clinique des névroses, Paris, Anthropos, p.272.

[16Lacan, J. 1973 Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Points Seuil, p.282.

[17Lacan, J. 1981 Le séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, p.184.

[18Lacan, J. 1994 Le séminaire, Livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, pp.281-82.