École Freudienne

Hommage à Solange Faladé

Cotonou, rencontre du 20 au 22 juin 2013

Mme le Dr Solange Faladé, fondatrice et première directrice de l’Ecole Freudienne de 1983 à 2004 est décédée le 22 juin 2004. Nous lui rendons un hommage aujourd’hui, neuf ans après sa disparition, à la date anniversaire de son décès, dans son pays d’origine, le Bénin. L’Ecole Freudienne lui avait rendu un premier hommage à Nantes en janvier 2009. Un bulletin de l’Ecole Freudienne en témoigne (n° 100, juin 2009). Mon propos, ici, sera de décrire et de souligner le parcours singulier et la personnalité hors du commun de Solange Faladé, seule femme d’origine africaine et béninoise qui a su se faire connaître en tant que médecin et, surtout, en tant que psychanalyste qui a marqué le mouvement psychanalytique français. Avec elle disparaissait un témoin irremplaçable de l’histoire de la psychanalyse en France.

Une personnalité et un parcours atypiques

Je ne suis pas en mesure de vous donner les raisons ou de parler des motivations qui ont amené Solange Faladé à s’engager dans la psychanalyse, mais il s’agit bien d’un engagement qui a déterminé sa vie au sens d’un destin. Je rappelle que toute personne qui s’engage dans une psychanalyse s’y engage d’abord parce qu’elle est confrontée à une souffrance existentielle et a le désir de changer quelque chose dans l’orientation de sa vie. Comme tout analysant, Solange Faladé a commencé par une psychanalyse à visée curative qui, avec le temps, est devenue une psychanalyse didactique la conduisant à son tour à tenir une place de psychanalyste. Si sa position était discrète dans le milieu analytique, elle était cependant des plus respectées, et nombreux furent les élèves de J. Lacan à se former, auprès d’elle, à la dure discipline des contrôles qu’elle pratiquait de manière particulièrement exigeante, refusant toute solution ou position trop approximative ou laxiste.
Jacques Lacan a évoqué dans ses Ecrits [1] la question du style de l’analyste. Madame Faladé avait un style bien à elle, autant dans sa pratique d’analyste que dans sa façon d’aborder la théorie.
Dans ces deux domaines était perceptible, sans aucun doute, le refus vigilant de toute complaisance facile, aussi bien au niveau relationnel que théorique, avec une méfiance constante vis-à-vis de tout « à peu près » ; ceci, quelles que furent la chaleur et l’extrême courtoisie de toute rencontre avec elle. Malgré un contact d’apparence parfois un peu rude, le plus souvent, la rencontre avec elle s’avérait féconde dans la recherche de la nécessaire précision, faisant apparaître les questions qui demeuraient habituellement inaperçues. Elle ne laissait rien passer et ne cédait sur rien qui ne prenait pas en compte le rapport savoir/vérité.
Il n’est pas aisé cependant de décrire ce qu’avait de si inimitable son enseignement, si précieux à ceux qui l’ont suivi.
Elle racontait la psychanalyse comme une conteuse et suscitait le désir de connaître la suite de l’histoire pour en apprendre le fin mot ; ses études de cas, qui le plus souvent étaient puisées chez S. Freud, se développaient comme des contes ou des fables, de séminaire en séminaire. Vous en avez un aperçu dans son premier Séminaire publié : Clinique des névroses [2].
Elle disait toujours poursuivre sans cesse dans le même sillon freudien et lacanien, et l’assumait pleinement face aux critiques, comme une nécessité, une façon de rester dans ce seul cheminement. Son rapport aux textes fondateurs se voulait rigoureux et exigeant, et cependant sans tabou, ni fuite devant les questions posées par ces textes. Tout au long de ses séminaires, répartis sur vingt-cinq à trente ans, Mme Faladé a manifesté, dans sa lecture détaillée et attentive de certains points difficiles, un grand souci de didactique et de clarté en leur apportant un éclairage clinique précieux.
Le maintien permanent au premier plan du lien clinique-théorie est sans doute un trait essentiel de cet enseignement ; ce lien était utilisé, bien sûr, dans les deux sens, tantôt pour dissiper une obscurité théorique par un exemple clinique, tantôt pour éclairer une situation clinique par un apport théorique.
Lors de ses différents séminaires, Solange Faladé reprenait le même chemin que Lacan, restituant le tranchant de la pensée freudienne, apportant ses propres articulations, les éclaircissements nécessaires pour que cette pensée soit accessible aux participants, n’hésitant pas à répéter, à redire autrement, pour que ses développements puissent être entendus. Ainsi, elle a pu rendre compte « d’un savoir qui ne se ferme pas, qui laisse place aux hésitations, aux remaniements nécessaires, bref, d’un savoir qui est celui du discours analytique, mis en position de vérité », écrit Bernard Mary dans la préface à Clinique des névroses. Pour cette raison, précise-t-il, « Solange Faladé, élève de Lacan, est freudienne » [3].
Avec ses éclairages, elle proposait aussi toute une façon d’aborder les textes, une méthode, voire une éthique. Cette aide était en même temps un encouragement, sinon une invitation à se confronter soi-même directement aux textes freudiens et lacaniens.

Solange Faladé, sa place dans l’histoire du mouvement psychanalytique français

Solange Faladé arrive en France à l’âge de 9 ans, accompagnée de son frère Max ; ils rejoignent leur sœur aînée Yvonne qui vit auprès de leur oncle maternel. Solange Faladé fait des études brillantes et, en 1941, elle obtient un baccalauréat classique avec options latin-grec.
Puis, elle travaille tout en préparant les épreuves d’entrée à l’Université. Elle s’oriente vers la médecine et c’est au moment où elle devient externe des hôpitaux de Paris, en 1952, qu’elle rencontre le Dr Jacques Lacan. Elle devient son analysante et son élève, elle restera tout au long de sa vie fidèle à la pratique clinique et à l’enseignement que celui-ci lui a transmis, dans la continuité de l’œuvre freudienne.
En 1953, lors de la première scission de la Société Psychanalytique de Paris (SPP), première société de psychanalyse française fondée en 1926, Daniel Lagache, Juliette Favez-Boutonier, suivis par Jacques Lacan, Françoise Dolto, Blanche Reverchon-Jouve et d’autres figures moins connues, refusent l’orientation médicale qu’un groupe de médecins, conduits par Sacha Nacht et Serge Lebovici, veut donner à cette société, c’est-à-dire que ces derniers ont la volonté de réserver la psychanalyse aux seuls médecins. Nacht et Lebovici proposent un nouvel Institut de Psychanalyse dont l’enseignement est calqué sur l’enseignement médical universitaire. Le groupe dissident, dans lequel se retrouve Solange Faladé, plus libéral et composé pour une part d’universitaires à orientation plus philosophique et littéraire n’inscrivant pas la psychanalyse dans le cadre médical, défend, comme le voulait Freud, la psychanalyse pratiquée par les laïcs [4]. De son côté, Lacan se joint à ce nouveau groupe parce qu’il est fondamentalement en désaccord sur la question de la conduite de la cure et des contrôles pratiqués à la SPP. Dans la foulée, ces dissidents vont créer la Société Française de Psychanalyse (SFP) et, au cours de cette même année 1953, ils créent une nouvelle revue : La Psychanalyse.
Solange Faladé est confrontée au choix entre son allégeance à la SPP ou suivre Jacques Lacan. En cure avec Lacan, elle continue avec lui en s’engageant dans une analyse didactique adoptant le nouveau cadre de la SFP. Son contrôleur, puisqu’elle assure aussi des cures psychanalytiques avec les enfants, est Françoise Dolto, à laquelle elle rend hommage dans un article publié dans le numéro 84 du Bulletin de l’École Freudienne, cet article s’intitule « Ce que j’ai retenu de Françoise Dolto » [5].
Solange Faladé travaillait alors auprès d’enfants autistes, à la Fondation Parent-de-Rosan, sous la direction de Jenny Aubry dont elle retient également l’enseignement et qu’elle a souvent citée dans ses séminaires.
La période qui s’étend de 1953 à 1964 s’avère particulièrement féconde pour la Société Française de Psychanalyse. Elle est scandée par les séminaires de Jacques Lacan, depuis le séminaire consacré aux écrits techniques de Freud en 1953-1954, jusqu’à l’unique séminaire « Des Noms-du-Père », tenu le 20 novembre 1963. Mais à partir de ce moment, Lacan est exclu de l’amphithéâtre de l’hôpital Sainte-Anne où se tenait jusqu’alors son séminaire.
Comment cela s’est-il produit ? A la suite de la demande insistante de la Société Française de Psychanalyse pour intégrer l’International Psychoanalytic Association (IPA) dominée par les tenants de l’orientation médicale, une enquête est diligentée par cet organisme, qui envoie un enquêteur, Pierre Turquet, ancien Major dans l’armée britannique. Ce qui est reproché à Lacan, c’est la remise en question du cadre de la cure, les séances courtes, un trop grand nombre d’analysants en contrôle. Sur le plan clinique et théorique, son « retour à Freud » remet sérieusement en question l’orientation post-freudienne ou néo-freudienne de l’IPA qui privilégie l’ego psychology prônée par Heinz Hartmann, Ernst Kris, Eric Erikson, dans la version de la New-York Psychoanalytic Society (NYPS). Cette dernière orientation privilégie le moi en tant qu’instance adaptative et s’inscrit dans une « éthique pragmatique » visant l’intégration de l’individu à l’American way of life.
J. Lacan s’érige de façon virulente contre cette orientation qui privilégie le moi au détriment de l’inconscient et qui rompt de façon radicale avec l’éthique de la psychanalyse telle que l’a voulue Freud. Ce courant américain qui vise à la complétude, à colmater tout manque, répond à l’idéologie du self-made man ; il cherche à généraliser une psychanalyse médicalisée pour la rattacher à la psychiatrie. Ces options américaines rejoignent les préoccupations du courant dominant à la Société Psychanalytique de Paris (SPP) qui remet en question la psychanalyse pratiquée par les laïcs.
Malgré tout, la Société Française de Psychanalyse (SFP) engage de nombreuses tractations avec les représentants de l’International Psychoanalytic Association dans le but de l’intégrer, tractations qui vont se poursuivre jusqu’en 1963. Dans son séminaire « Autour de l’identification », datant de 1994-1995, Solange Faladé fait allusion à cette époque de la façon suivante :

« L’année 1961-1962 a été une des années où la commission d’enquête de l’IPA, après s’être intéressée en 1954-55 à ceux-là qui se chargeaient de l’enseignement dans cette nouvelle société de psychanalyse, après s’être donc intéressée aux Lacan, Lagache, Dolto, Favez ou autres, la commission d’enquête s’est intéressée aux élèves. C’était ainsi que l’on disait à l’époque, c’est-à-dire que des personnes comme moi qui étions en cours de formation, comme on disait toujours, plus particulièrement aux élèves de Lacan, ceux qui étaient ses analysés et ceux qui étaient en contrôle chez lui. C’est ainsi que j’ai eu à rencontrer à cette époque le président de la commission d’enquête. C’était le Docteur Turquet. » [6]

Elisabeth Roudinesco, dans son Histoire de la psychanalyse en France (1925-1985) [7], mentionne à plusieurs reprises Solange Faladé qui accompagne Lacan lors de différentes rencontres et tractations, elle lui sert de conseillère. Elle rappelle aussi qu’après être passée par le service de Jenny Aubry, Solange Faladé a suivi de près les différentes négociations, donnant à Lacan son avis. Ainsi, « avant Edimbourg, elle pensait que la partie n’était pas favorable et qu’il aurait été préférable de renforcer en France la position de la Société Française de Psychanalyse avant de négocier » [8]. E. Roudinesco note que Solange Faladé est devenue la confidente de Jacques Lacan, cette relation de proximité est encore soulignée lorsqu’elle rappelle que Solange Faladé et Irène Roublef étaient toutes deux dévouées à la personne de Lacan : « Elles étaient élèves à la SFP. Ce sont les deux élèves devenues directement analystes de l’Ecole lorsque Lacan créa l’Ecole Freudienne de Paris en 1964. » [9] Jean Triol nous a fait savoir que Solange Faladé lui avait montré une dédicace particulièrement élogieuse pour elle, émanant de Lacan, dans son exemplaire de Télévision [10].
Toujours pour illustrer les mouvements provoqués par ces tractations avec l’International Psychanalytic Association, E. Roudinesco écrit : « Jacques Lacan débarque au précongrès de Londres au début du mois de juillet 1963, il se fait accompagner par Solange Faladé, une Africaine originaire du peuple des Yoroubas du Dahomey, elle est son analysante et a travaillé à l’O.M.S. » E. Roudinesco omet toutefois de signaler que Solange Faladé avait été très active dans le cadre de l’Organisation Mondiale de la Santé et qu’elle avait fondé l’Institut d’ethno-psychopathologie africaine à Paris, elle avait également travaillé comme chercheuse en anthropologie et en ethnologie au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).
Dans un livre consacré au Professeur Béatrice Aguessy [11], Colette Lanson évoque son futur mari Honorat Aguessy, alors étudiant en philosophie, retrouvant Solange Faladé aux séminaires de Jacques Lacan [12] ; cette dernière dirigeait alors l’Institut d’ethno-psycho-pathologie de Paris et leur relation de franche camaraderie remontait au temps de l’arrivée d’Honorat dans la capitale en 1956. Solange Faladé était également présidente de la Fédération des étudiants africaine noirs de France FEANF depuis 1951.
Or, malgré toutes les tractations et négociations entreprises depuis la création de la SFP, en 1964, la candidature de Lacan à l’IPA est refusée. Les représentants de cet organisme font savoir à la Société Française de Psychanalyse qu’elle ne pourra intégrer l’IPA que si Lacan est exclu de la SFP. Lacan est alors déchu du rang de didacticien au sein de cette société. Il ne lui reste plus qu’à fonder sa propre école, qu’il baptise « Ecole Freudienne de Paris » (EFP), pour bien signifier, en mettant en avant le signifiant freudien, qu’il n’accepte pas les dérives de l’IPA et qu’en reprenant l’étude des textes freudiens dans ses séminaires, il fait « retour à Freud ».
Les membres restants de la SFP vont fonder une nouvelle association : l’Association Psychanalytique de France (APF) qui sera, elle, du fait de l’exclusion de Lacan, agréée par l’IPA.
Solange Faladé, pour sa part, a suivi Lacan et le pas à pas de ce « retour à Freud », elle reprend à son compte l’évolution des concepts et de la clinique psychanalytiques selon les élaborations de Lacan.
D’emblée, Solange Faladé est nommée par Lacan Trésorière de l’Ecole Freudienne de Paris, elle participe au Directoire qui oriente les enseignements, elle donne son avis sur la politique intérieure. Lacan lui demande également de rédiger les nouveaux statuts de l’Ecole afin d’obtenir la reconnaissance d’utilité publique. A partir de 1964, elle participe à la vie de l’Ecole Freudienne de Paris en y occupant successivement différents postes éminents : elle fut en particulier Membre du Bureau et du Directoire, Membre du Jury d’Accueil, Trésorière, Vice-Présidente.
Dans cette Ecole où la parole de Lacan est difficilement mise en question, elle est une des rares à oser le critiquer et à l’arrêter lorsqu’il manifeste une trop grande volonté de pouvoir absolu.
Lors de la création à l’Université de Vincennes de la section clinique, J. Lacan laisse à son gendre Jacques-Alain Miller la responsabilité de l’organisation d’un département de psychanalyse où, dans un premier temps, s’illustre Serge Leclaire.
Solange Faladé propose alors à Jacques-Alain Miller de travailler à l’Ecole freudienne de Paris avec des psychanalystes. Elle lui demande de réfléchir sur les « algorithmes » [13] de Lacan et Miller choisit le mot « mathème » pour les désigner et pour proposer des journées d’étude intitulées « Journée des mathèmes de la psychanalyse » [14]. Miller et Faladé envisagent ensuite de travailler ensemble dans le cadre de l’EFP. Miller propose la tenue d’un congrès sur la « tradition ». Faladé préfère le mot « transmission ». Elle soumet le projet au Directoire, et Lacan accepte en choisissant « transmission » [15]. Ceci me permet de dire que Solange Faladé avait l’oreille de Lacan et que celui-ci appréciait la pertinence et la justesse de ses remarques.
Je n’entrerai pas dans le détail des dissensions internes qui amenèrent Jacques Lacan à dissoudre son Ecole. Cette décision fut prise le 30 décembre 1979, Solange Faladé était présente à la réunion et a témoigné auprès d’E. Roudinesco de la volonté ferme et irrévocable de Lacan, bien que sa décision fût prise avec difficulté.
L’Ecole Freudienne de Paris est dissoute le 5 janvier 1980. Solange Faladé et Claude Bailly sont nommés liquidateurs. Une nouvelle association, l’association La Cause freudienne, est alors créée par Lacan, le 21 février 1980, mais elle est dissoute un an plus tard, en 1981. Durant cette période, J. Lacan fait un voyage à Caracas pour rassembler autour de lui les « lacano-américains ». Solange Faladé ne l’accompagne pas dans ce voyage ; elle confie à E. Roudinesco qu’« à partir de mai 80, Lacan ne s’intéressait plus à ce qui se passait et il fallait discuter de tout avec Miller » [16].
Par la suite, Solange Faladé fera grief à Jacques-Alain Miller de n’avoir pas voulu faire éponger par La Cause freudienne le passif de l’Ecole Freudienne de Paris, association à laquelle elle succédait.
En raison de la reprise en main autoritaire de La Cause freudienne par Jacques-Alain Miller, un grand nombre de membres importants, après avoir adhéré à cette nouvelle organisation, démissionnent. Le Directoire mis en place décide alors la dissolution de La Cause freudienne et la création de l’Ecole de la Cause freudienne afin de regrouper tous ceux qui ont fait allégeance à Jacques-Alain Miller.
Cependant, les opposants à Jacques-Alain Miller ne désarment pas et vont constituer deux autres groupes : le premier se nomme « Cartels constituants de l’analyse freudienne ». Ses adhérents chercheront à démontrer que seule une organisation collective est possible, remettant en question la position de maître ; leur objectif est de renouveler la conception lacanienne du lien social.
Face à cette initiative, Jean Clavreul, Solange Faladé et Charles Melman réagissent en fondant le Centre d’Etudes et de Recherches Freudiennes (CERF), mais l’alliance entre les trois fondateurs ne tiendra pas à cause du choc des personnalités, de conceptions différentes quant à l’organisation de l’institution psychanalytique, et d’approches différentes de la psychanalyse, du fait de points de vue divergents quant à la conduite de la cure et du contrôle. E. Roudinesco considère que le CERF consistait surtout en une alliance contre Jacques-Alain Miller et sa confiscation de l’héritage lacanien [17].
Néanmoins, malgré sa courte existence, le CERF aura eu le temps de proposer des Journées d’études sur l’enseignement de la psychanalyse (24-25 avril 1982 à Paris) dont témoigne une brochure toujours en vente à l’Ecole Freudienne.
En 1983, soit trois ans après la dissolution de l’EFP, et après la courte expérience du CERF, Solange Faladé crée l’Ecole Freudienne, avec un petit cercle de psychanalystes : Bernard Mary, Thérèse Delafontaine, Michèle Canon, Guy Sizaret. Cette Ecole naquit alors que deux autres associations étaient par ailleurs fondées, l’Association Freudienne dirigée par Charles Melman et la Convention Psychanalytique dirigée par Jean Clavreul.
Solange Faladé avait été sollicitée à différentes reprises pour participer à l’élaboration des statuts de l’Ecole Freudienne de Paris, de la Cause freudienne, puis de l’Ecole de la Cause freudienne. Elle n’a pas oublié que les différentes scissions dans l’histoire de la psychanalyse ont pour raison dernière la question de l’objet perdu : celui qui, pour certains, est censé être retrouvé en fin d’analyse apportant ainsi la complétude, alors que pour Jacques Lacan, suivi par Solange Faladé, l’objet perdu ne peut être qu’un objet réel, c’est-à-dire non symbolisé, en lien avec la Chose et perdu à tout jamais, cet objet perdu a à voir avec la reconnaissance de la castration en fin d’analyse. E. Koerner, lors de sa présentation du livre Autour de la Chose à Bordeaux [18] a rappelé que, pour Solange Faladé, la fin de l’analyse et la spécificité de la structure de l’institution analytique ne pouvaient être saisies qu’à partir du destin de cet objet perdu dans son rapport au signifiant et au vide de la Chose.
Solange Faladé affirmera que cette question fondamentale est celle qui est à l’origine des différentes scissions au sein des organisations psychanalytiques et qu’elle est au cœur de la dissolution de l’Ecole freudienne de Paris. C’est en tenant compte de ce problème théorico-clinique qu’elle élaborera et proposera les statuts de sa propre école.

L’Ecole Freudienne de Solange Faladé

C’est à Dakar, en terre africaine, le 7 avril 1983 que Solange Faladé écrit l’Acte de fondation de l’Ecole Freudienne. Solange Faladé y affirme que « notre souci est plus que jamais, celui de la transmission de la découverte de Freud, en tant qu’y opèrent effectivement des sujets. L’enseignement de Lacan et les principes directeurs qu’il a énoncés en 1964, pour la fondation de son Ecole restent notre référence. Ce qui veut dire que nous réaffirmons : “Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même…” ». Mais, ajoute-t-elle, « ce n’est que dans la relation de l’analysant à l’analyste que peut se prendre cette décision, néanmoins l’institution psychanalytique a à en connaître quelque chose d’où [“Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même…”] “…et de quelques autres” ». C’est dans la procédure de la passe énoncée par Jacques Lacan, dans l’Acte de fondation de l’Ecole freudienne de Paris, que cette procédure trouve son fondement.
Solange Faladé affirme que le moment de passe où se manifeste le désir pour l’analysant d’assumer la position d’analyste n’est pas la fin de l’analyse. Le point de finitude est indépendant de la passe.
Pour tout analysant comme pour tout analyste, il y a un temps logique qu’il s’agit de respecter : le temps de voir, le temps de comprendre, le temps de conclure.
Il s’agit de mettre en place un lieu où l’on parle de psychanalyse et où il y a du psychanalyste. La « proposition du 9 Octobre 67 » [19] de Jacques Lacan doit servir de fil directeur pour instaurer un enseignement lacanien qui peut se réclamer de Freud et qui continue à parler aux psychanalystes.
Pour Solange Faladé, ce lieu à fonder ne peut être qu’une école, et cette école, pour servir la cause analytique, ne peut être que freudienne : « D’où le nom qui s’impose pour une institution psychanalytique et que j’écris : Ecole Freudienne. Ce qui permet de maintenir la découverte de Freud et d’en assurer la transmission », affirme-t-elle dans l’Acte de fondation.
Durant toutes les années qu’elle a consacrées à l’enseignement et à la transmission, Solange Faladé est revenue sur les études de cas proposées par Freud, celles que l’on trouve dans les Etudes sur l’hystérie comme celles qui ont été regroupées dans les Cinq psychanalyses : « Le cas Dora », « le petit Hans », « l’Homme aux rats », « l’Homme aux loups », « le Président Schreber » et que vous retrouverez plus particulièrement dans le Séminaire de Solange Faladé Clinique des névroses mais pas seulement.
Les Séminaires de Solange Faladé parus depuis 2003 : Clinique des névroses [20], Le Moi et la question du sujet [21] (2008), Autour de la Chose (2012) [22], n’auraient jamais pu être publiés sans l’appui de certains de ses élèves les plus dévoués et les plus lucides sur la qualité de son travail. La transcription des séminaires a commencé dès les années 2000 et continue encore aujourd’hui. Pour ce travail, Solange Faladé s’était tout d’abord entourée d’Emmanuel Koerner, de Marie-Lise Lauth et de Jean Triol, rejoints ensuite par d’autres, dont Jean-Michel Hervieu.
Accessibles à un public averti, ces Séminaires permettent de situer la propre contribution de Solange Faladé à la théorie analytique ; ses interrogations et ses éclaircissements sur plusieurs points difficiles des avancées lacaniennes constituent un apport théorique certain. Signalons notamment son abord personnel des formulations lacaniennes sur l’émergence, la division et l’aliénation du sujet avec la mise en place des signifiants S1 et S2 ainsi que la proposition d’une « clinique de la Chose », nommée ainsi par Bernard Mary, dont témoigne le Séminaire qui s’intitule Autour de la Chose (1993-1994) et dont nous trouverons les prolongements demain, lors de la table ronde où il sera question de la rencontre Mandela-Declerk ; c’est à ce propos que Solange Faladé avait parlé de « Science politique » en rapport avec cette « Clinique de la Chose » qu’il nous faudra tenter de définir.
Solange Faladé s’est servie abondamment de cette conceptualisation qui lui était propre pour enrichir son analyse des névroses dans son livre La Clinique des névroses, lequel a connu, dès sa parution, et durant les dernières années de sa vie, un succès éditorial des plus mérités, témoignage des premiers enseignements de Lacan, qu’elle avait mieux retenus que quiconque. Il était passionnant d’entendre Mme Faladé lorsqu’elle évoquait, avec sa formidable mémoire des faits et des textes, les difficultés de ceux qui, comme elle, avant d’être lecteurs de Lacan, en avaient été auditeurs, et de l’écouter décrire des scènes ou des exemples cliniques de l’enseignement de Lacan auxquels il lui avait été donné d’assister. Elle n’hésitait pas, lorsque cela s’avérait fécond, à revenir sur certains cas cliniques et certaines notions théoriques « comme à l’école ».
Les publications constituent aussi un moyen des plus efficaces de transmission de l’enseignement de Solange Faladé ; il est pour nous, ses élèves, toujours aussi vivant, précieux, et nous ouvre en permanence de nouvelles voies de recherches. Solange Faladé a su « faire école », son séminaire sur la clinique des névroses, dont elle eut la joie d’avoir en main le texte publié, en est un témoignage. Il appartient maintenant à l’Ecole qu’elle a construite et qui s’est construite autour de son enseignement d’en faire connaître d’autres chapitres, ceux de si nombreux séminaires, non publiés à ce jour. Solange Faladé a eu le génie de faire en permanence le lien entre Freud et Lacan, illustrant de façon magistrale le retour de Lacan à Freud en continuant à labourer ce même sillon que nous, ses élèves, continuons à tracer en essayant de le rendre le plus profond et le plus fécond possible.

Robert Samacher

[1Lacan J., 1966, Ecrits, Paris, Seuil.

[2Faladé S., 2003, Clinique des névroses, Paris, Anthropos, Economica.

[3Samacher R. et Mary B., « En hommage à Solange Faladé », dans la revue Psychologie Clinique, n° 18, L’Harmattan, Paris, hiver 2004, p. 245-247.
Egalement Mary B. (2003), « Rencontrer Solange Faladé », dans Faladé S., Clinique des névroses, Paris, Anthropos, p. IX-XI.

[4Freud S., 1926, Die Frage der Laienanalyse, trad. fr., La question de l’analyse profane, Paris, Gallimard, 1985.

[5Faladé S., 2005, « Ce que j’ai retenu de Françoise Dolto », dans Bulletin de l’Ecole Freudienne, n° 84, janvier 2005.

[6Faladé S., 1994-1995, « Autour de l’identification », leçon du 14 mars 1995, document Ecole Freudienne, inédit.

[7Roudinesco E., 1994, Histoire de la psychanalyse en France, t. 2 : 1925-1985, Paris, Fayard, voir index p. 767.

[8Ibid., p. 358

[9Ibid., p.440.

[10Lacan J., 1974, Télévision, Paris, Seuil.

[11Lanson C., 2009, Professeur Béatrice Aguessy, une vie de femme(s), Coll. Ecrire l’Afrique, Paris, L’harmattan.

[12Ibid., p. 79.

[13Algorithmes : « math. : Ensemble des règles opératoires dont l’application permet de résoudre un problème énoncé au moyen d’un nombre fini d’opérations. »

[14Journées de l’Ecole freudienne de Paris, 31 octobre-2 novembre 1976, « Les mathèmes de la psychanalyse », in Lettres de l’Ecole, 1977, n° 21, pp. 471-475.

[159e Congrès de l’Ecole Freudienne de Paris, « Sur la transmission », juillet 1978, in Lettres de l’Ecole, 1979, n° 25, vol. II, pp. 219-220.

[16Roudinesco E., op.cit, p. 663.

[17Ibid., p. 675-676.

[18Koerner E., 2012, « Présentation de Autour de la Chose de Solange Faladé », in Bulletin de l’Ecole Freudienne, n° 112, avril 2013.

[19Lacan J., 1967, « La proposition du 9 Octobre 1967 sur le psychanalyste à l’Ecole » (Scilicet 1, 1968, Paris, Seuil).

[20Faladé S., 1991- 1993, Clinique des névroses, Paris, Anthropos, Economica, 2003.

[21Faladé S., 1989-1990, Le moi et la question du sujet, Paris, Anthropos, Economica, 2008.

[22Faladé S., 1993-1994, Autour de la Chose, Paris, Anthropos, Economica, 2012.