Accueil / L’actualité / Présentation du livre d’Olivier Douville « Les figures de l’Autre (...)

Présentation du livre d’Olivier Douville « Les figures de l’Autre »

Cet ouvrage d’Olivier Douville était attendu, les nombreux articles de l’auteur dans le domaine de l’anthropologie et la psychanalyse demandaient à faire œuvre dans un livre accessible à un large public, voilà qui est fait !

Par Robert Samacher

Olivier Douville est l’un des rares psychanalystes, enseignant et auteur à mettre véritablement en lumière le lien entre anthropologie et clinique de terrain référée à la psychanalyse. Dès l’introduction, à propos des figures de l’Autre, il souligne que son projet « interroge les situations de rencontres et d’échanges entre les deux disciplines que sont la psychanalyse et l’anthropologie. » Il postule « qu’il existe un projet anthropologique interne à la psychanalyse freudienne. » De son point de vue : « Rétrécir la psychanalyse à une simple pratique du soin et de l’étude psychopathologique des « cas » fait fi de l’ampleur du projet freudien : apporter également des vérités au plan de la vie psychique et de l’économie libidinale des groupes institués, des foules et des masses ».

Dans la distinction qu’il introduit entre ces champs, O. Douville rappelle que si « l’anthropologie s’intéresse à l’homme, et la psychanalyse à ce qui manque à l’homme, il n’en est pas moins pertinent de ne pas rabattre l’anthropologie sur la science du collectif et la psychanalyse sur la pratique de l’individualité. » Pour l’auteur, une anthropologie clinique devient possible, dès lors que l’on interroge le social et la culture à partir de la psychanalyse tout en accordant une place au travail social et culturel au singulier, ce qui fait écho à la notion freudienne de « travail de la culture ». O. Douville choisit cette démarche pour s’échapper des « découpages anciens qui font de l’individu le pivot de la psychologie et du social le champ de la sociologie ou de l’anthropologie ».

Pour préciser ce qu’il entend par rapport entre la « culture et le psychisme », O. Douville tente d’articuler ce que l’épistémologie de la psychanalyse ouvre comme possibilités de questionnement à l’anthropologie sans oublier ce qui relie la clinique des cas à celle du social. L’auteur qui a aussi une pratique de terrain en psychiatrie, s’adresse de ce fait aux psychologues avec le désir de leur faire comprendre le terme de « culture - trop souvent entendu comme modèle stable- afin de situer une diachronie et d’envisager quelles incidences psychiques ont les violences du politique, les ruptures de l’histoire, les exclusions et les désaffiliations chez qui est désarrimé de ses appartenances. » La question du désarrimage entre psyché et culture se retrouve non seulement chez les malades psychiatriques mais aussi chez les populations marginalisées lorsque la société ne les protège plus.

Pour O. Douville, l’une des ambitions de son livre « est de présenter et de commenter des moments de dialogues actuels entre anthropologie et clinique du sujet, en soulignant que les enjeux de ces dialogues peuvent nous aider à lire et à interpréter les troubles, et même les échecs de l’institution, du sujet dans nos mondes contemporains, instables…L’ambition est bien celle de promouvoir une épistémologie de rencontres possibles entre ces deux champs. Risquer un passage du dialogue pluridisciplinaire à la construction interdisciplinaire, exige une position épistémologique claire. Elle sera orientée par l’objectivation de foyers de sens de la théorie de la culture, pensée en termes de montage, de liens et de coupures entre identité et altérité. » Car c’est bien la coupure qui met en jeu l’Autre dans sa dimension d’altérité.

Pour étayer son argumentation, O. Douville va prendre appui sur l’histoire des idées dans les deux disciplines, ce qui l’amène à situer la place de Freud à commencer par le mythe de Totem et Tabou : comment à partir de là, les thèses de l’anthropologie psychanalytique furent-elles reçues par les anthropologues contemporains de Freud, Bronislaw Malinowski, Franz Boas, Alfred Louis Krœber ? Comment l’anthropologue Claude Lévi-Strauss a t’il repris et réinterprété le mythe freudien sans perdre de vue que l’anthropologie apportait aux psychanalystes le « réservoir de mythes et de rites nécessaires à fonder une généralisation des lois de l’inconscient sans les réduire à des processus psychopathologiques ? ».

L’auteur examine les bouleversements provoqués par les spéculations structuralistes et ceux qui proviennent du courant de l’anthropologie du contemporain. Il adopte une attitude critique vis-à-vis des demandes sociales adressées au « psy » de toutes obédiences qui exigeraient de lui qu’il nous donne l’alpha et l’oméga d’une compréhension dite « culturelle » de l’autre. O. Douville remarque que ce sont les difficultés empiriques, rencontrées dans sa pratique clinique qui l’éloignèrent du culturalisme et l’ouvrirent au dialogue avec l’anthropologie du contemporain.

Comment encore situer le problème auquel l’auteur est confronté ? « Comment à la fois situer et entendre les références culturelles, dont il pense l’organisation en termes de collectif, et se rendre sensible à l’effet langagier et imaginal d’un désir au singulier ? » Le travail clinique impose cet enjeu avec des personnes en rupture – « rupture de lieu et ruptures de générations ».

Quelles stratégies d’échanges peut-on articuler entre ces disciplines ? O. Douville rappelle que ces disciplines « obéissent à des rhétoriques qui sont celles de l’analogie, de l’emprunt ou de la distorsion. »

Comment concilier la métapsychologie freudienne et les dispositifs institutionnels que décrivent les anthropologues ?

C’est bien le projet de ce livre qui selon l’auteur « prend sa source dans trois préoccupations aujourd’hui majeures pour la pensée théorique des liens entre psyché et culture pour notre pratique soignante » :

  • Les terrains de rencontre que sont « Les institutions de soin auxquelles s’adressent les sujets en écart de culture pour les questions de santé mentale ;
  • le constat des modifications de terrains de recherche en anthropologie qui mettent au premier plan les complexités des mondes contemporains, de plus en plus multiculturels ;
  • la possibilité que les anthropologues et les cliniciens se rencontrent sur l’analyse des institutions et plus globalement sur les opérations d’institution de la personne. »

Pour étayer ces points et leur donner consistance, O.Douville fait le choix d’une coupure arbitraire dans la présentation de son livre, qui débute par la reconnaissance de l’existence d’une anthropologie freudienne à commencer par les enjeux de Totem et Tabou, puis les travaux de Malinowski, Jones, Roheim, Fromm. L’auteur conclut que cette recherche anthropologique fait apparaître que « les thèses freudiennes sont d’une extrême précision lorsqu’elles posent que non seulement le retour des traces du trauma fait histoire, mais que l’écriture et la reprise de ces traces se fait sur fond d’un impossible à dire et à écrire, ce qui ouvre un écart entre « remémoration » et « répétition ». O.Douville explore ensuite divers courants de culturalités et évoque quelques évolutions et impasses de l’ethnopsychiatrie, à partir de sa création par Georges Devereux (1908-1985), la nouvelle ethnopsychiatrie avec Henri Collomb (1913-1979) à Dakar. Il apporte aussi une critique de fond à la promotion d’un « essentialisme culturel », « culturalisme décoratif » proposé par Tobie Nathan qui repose sur « une erreur épistémologique considérable » qui préconise « les ghettos, comme seuls lieux de préservation de la culture, et faisant fi de toute intelligence des processus d’hybridation et de métissages possibles. »

O. Douville rend compte ensuite de la rencontre datée du « structuralisme qui fit se rejoindre mais non se conjoindre l’anthropologie et la psychanalyse » suscitant le débat princeps entre Claude Lévi-Strauss et Jacques Lacan sur le chemin de l’anthropologie du contemporain qui, par « la dynamique de ses méthodes et la centration sur les processus de changements dans les discours et les mentalités, qui sont les objets de recherche propres à l’anthropologie du contemporain, font des théoriciens et chercheurs de ce courant des interlocuteurs aujourd’hui indispensables au clinicien. » Ainsi la rencontre entre anthropologie qui ne sert pas à soigner et la psychanalyse qui peut soigner de surcroît, ont la faculté de se répondre sur le terrain « par la nécessité d’une déconstruction de la médicalisation et de la psychologisation de l’existence. »

Dans les chapitres suivants, O. Douville revient sur ses expériences de terrain en tant qu’anthropologue et psychanalyste, il se recentre sur la clinique des effets de l’exil et donne des exemples cliniques en évoquant les effets de l’exil sur les enfants issus de l’immigration…Chemin faisant, l’auteur n’oublie pas de rappeler la clinique de l’adolescence et les effets de dé-structuration, de dé-symbolisation liés aux héritages générationnels et familiaux, aux ruptures dans les filiations et les meurtres, les viols, tout ce que rencontrent les héritiers de l’inhumain. Le plus horrible, ce qui touche toutes les générations confondues, c’est encore d’être dépossédé de son « mourir » ! Toutes les violences qui dans le monde, sont faites à la condition humaine et à l’homme dépossédé de son corps et de son esprit. Qu’en est-il de l’identité quand cette identité est niée ? A commencer par l’esclavage et ce que soutiennent toutes les théories négationnistes avec leurs effets, ce qui n’est rien d’autre qu’une atteinte mortelle au principe de la génération et à la « dignité généalogique ». La « racialisation » de la pensée « a toujours accompagné les périodes les plus meurtrières de l’humanité et donc la destruction des repères symboliques » ce qui veut dire aussi de l’altérité.

Comment alors reconstruire un rapport à l’histoire qui va permettre au sujet de s’inscrire dans une transmission à partir d’un récit de l’origine ? Comment celui qui est survivant peut-il retrouver le chemin vers l’humain et l’humanité ? C’est à partir de maraudes faites dans les rues de grandes villes d’ Afrique, que O. Douville a rencontré les enfants-sorciers et les enfants-soldats, tous ces enfants et adolescents qui ont connu des situations de rejet liées aux superstitions, aux conditions économiques ne leur permettant pas de vivre dans leur milieu naturel, confrontés à la négation de leur existence dans un contexte d’extrême violence et de guerre, eux-mêmes piégés par la drogue et la prostitution. Comment est-il possible à partir de rencontres parfois éphémères faire entendre un discours qui humanise ? Face à la violence politique, est-il alors possible de lutter contre l’enrôlement des enfants, qui sont parfois devenus tueurs, ce qui n’a rien à voir avec l’initiation coutumière qui le confronte à l’ambivalence de la parole et à ce qui fait loi et humanise alors que l’enrôlement les mène sur le chemin de la mort symbolique.
Dans cette perspective d’humanisation et d’inscription dans la culture, O. Douville présente l’usage thérapeutique qui est fait au Mali, au Centre psychiatrique de Bamako, d’un théâtre populaire et traditionnel, le Kotéba ; dans l’atelier proposé, les acteurs, les chanteuses et les pensionnaires dansent ensemble. Pour O. Douville, ce théâtre est apparenté au psychodrame dans lequel serait injectée « une greffe de semblants, de stéréotypes sociaux de salutation » suivis d’une reprise dans l’intimité de la cure à visée de reconstruction de repères symboliques.

Le dernier chapitre de ce livre pose la question de la construction de l’anthropologie clinique. Plusieurs points essentiels sont repris et approfondis, que ce soit les actualités de la psychanalyse, la question de l’identité pour laquelle l’auteur suggère « une modélisation théorique et pragmatique précise des montages et des fractures entre identité et altérité sans laquelle il ne saurait se produire de démarche interculturelle digne de ce nom. » O. Douville propose qu’un travail épistémologique sur les conditions de production des discours et des paroles puisse constituer un lieu possible de rencontres entre cliniciens et anthropologues. Cela suppose que chacun ait pu reconnaître l’étranger en soi, puisse écouter et interpréter en respectant les codes de l’autre et tient compte des statuts épistémologiques et professionnels respectifs.

Que pourrait être alors une anthropologie clinique pour nos mondes d’aujourd’hui ? Certains points clés soulignés par l’auteur nous permettent d’échapper à l’opposition traditionnellement soulignée entre l’individu et le social, O. Douville écrit de façon tout à fait précise que : « La théorie psychanalytique freudienne possède un caractère ombilical et premier quand elle touche à la question du lien social. Ce n’est pas l’opposition entre singulier et collectif qui retient l’attention du psychanalyste. La dimension symptomatique du lien social réside en ce que l’accroche au semblable vient à la place d’une jouissance perdue autosuffisante du corps en boucle. Le semblable se compose que de notre mise en langage »… C’est l’acceptation de la parole liée à une perte de jouissance qui ouvre à la rencontre de l’Autre et c’est par la médiation de cet Autre qu’il y a reconnaissance de l’autre en tant que semblable, ce qui le dégage de la fusion et du même, c’est la condition pour que « Le langage » devienne « notre demeure et notre altérité ».
Pour préciser son propos l’auteur propose aussi un tripode : parole- institution- corps, permettant à partir des figures de l’Autre, d’interroger à partir de sa clinique les formes actuelles du malaise dans notre civilisation. Il propose encore quelques axes d’échanges possibles et de construction d’objet entre anthropologie et clinique, soit : les processus institutionnels, l’appropriation du lien, les montages identitaires. O.Douville remarque que de tels changements épistémologiques en dialogue ne pourront se faire sans que préjugés et résistances soient surmontés de part et d’autre.

Que pourraient être alors la condition éthique contemporaine permettant de parcourir ce chemin ? Elle consisterait à « faire le deuil d’un idéalisme universaliste positiviste pour prendre appui sur l’angle d’attaque que la psychanalyse propose à l’anthropologie, soit démontrer que le propre de la condition humaine est précisément une incondition structurale dans le corps et dans le langage en raison de l’anomie du sexuel. Serait moderne ce qui invente une possibilité de « plasticité » entre cette incondition de structure et la condition historique et économique de chacun. » Ce qui consiste à reconnaître tout sujet humain dans sa condition d’incomplétude et qui veut dire aussi comme l’écrit O. Douville que « le symptôme soit déchiffré comme la parole bâillonnée du sujet et non réifier en style ou en destin ». Ainsi pourrait être redonnés aux dispositifs d’écoute et de soin une dimension politique sans les réduire à la seule technique.

Dans l’épilogue de son livre, O.Douville fait un clin d’œil sur un mode humoristique et poétique en faisant entendre son goût pour les mythes et aussi les musiques traditionnelles…et peut-être en arrière fond son goût pour la musique de Jazz !

Je ne peux que recommander ce livre particulièrement fécond et pertinent, il apporte un éclairage saisissant sur des disciplines aussi proches et aussi différentes que la psychanalyse et l’anthropologie amenées sur certains terrains à faire un bout de chemin ensemble au bénéfice d’apports réciproques et complémentaires.